Extraordinary Tales

Editions
Sortie en DVD8 décembre 2015 (BAC Films)
Synopsis

Devenu un corbeau, Edgar Allan Poe fait face à sa principale muse : la Mort. Refusant d’admettre que sa dernière heure est venue et qu’il lui reste encore bon nombre d’histoires à raconter, l’écrivain est alors renvoyé à son obsession pour l’au-delà. Cinq de ses récits les plus célèbres sont invoqués :

La Chute de la maison Usher (raconté par Sir Christopher Lee)
Le narrateur rend visite à son ami d’enfance Roderick Usher et découvre un homme rongé par l’hypocondrie. Lorsque la sœur de ce dernier, Madeline, est emportée par la maladie, son état vire à la psychose, surtout lorsqu’il croit entendre des bruits venus du caveau où repose la dépouille…

Le Cœur révélateur (raconté par Bela Lugosi)
Un jeune homme est horrifié par l’œil vitreux du vieillard avec qui il vit au point de vouloir se libérer de cette image en assassinant le vieil homme. Mais alors que le cadavre est dissimulé et que la police est sur place, le son d’un battement de cœur se fait entendre…

La Vérité sur le cas de M. Valdemar (raconté par Julian Sands)
Un savant adepte du magnétisme souhaite tenter une hypnose sur un homme à l’article de la mort afin d’obtenir le premier témoignage direct du passage de la vie à trépas. L’un de ses amis, M. Valdemar, condamné par la maladie, accepte de se prêter à l’expérience…

Le Puits et le Pendule (raconté par Guillermo Del Toro)
Jeté en prison par l’Inquisition espagnole, le narrateur manque de tomber dans le puit sans fond situé au milieu de sa geôle obscure. Après un malaise, il se réveille attaché à une table tandis qu’une immense lame se balance au-dessus de lui…

Le Masque de la Mort rouge (avec Roger Corman)
Le Prince Prospero et sa cour s’isolent dans une abbaye pour échapper à l’épidémie de « Mort rouge » qui ravage le pays et se laissent aller à la fête et au vice. Jusqu’au moment où un mystérieux invité masqué vêtu d’un linceul s’avance…

Commentaires

Il y a entre les écrits d’Edgar Allan Poe et le cinéma une véritable histoire d’amour qui est née dès les débuts de l’industrie du 7e Art ; chaque décennie a eu son lot d’adaptations des histoires d’un des plus grands maîtres de l’horreur, les plus connues étant celles qui mettent en scène l’acteur Vincent Price face à la caméra de Roger Corman. Le court-métrage d’animation a également su s’approprier les Histoires extraordinaires de Poe, entre la parodie cartoonesque du Corbeau de Dave Fleischer (1942), les expérimentations formelles du Cœur révélateur de Ted Parmelee (1953), la densité picturale du Masque de la Mort rouge de Pavao Stalter et Branko Ranitovic (1969), l’interprétation symbolique de La Chute de la maison Usher de Jan Svankmajer (1982) ou encore l’hommage à travers Vincent de Tim Burton (1982). Parmi les œuvres hybrides, on peut également citer le jeu sur Mac et PC The Dark Eye du studio Inscape (1995) qui met en scène des marionnettes en latex sur fond de décors modélisés en 3D ou encore le film en stop-motion Le Puits et le Pendule de Marc Lougee (2007) diffusé par l’intermédiaire d’un comics interactif.
Dans ce foisonnement créatif, l’animateur vétéran Raul Garcia va se distinguer en concevant le premier long-métrage d’animation dédié à l’œuvre de l’écrivain pour laquelle il nourrit une véritable obsession depuis l’adolescence.

Pour l’aspirant réalisateur, tout commence en 2004 par l’achat sur eBay d’un vieil enregistrement sur cassette : celui de l’acteur Bela Lugosi faisant une lecture de la nouvelle Le Cœur révélateur (dans le cadre d’un spectacle sur scène qui avait été donné en novembre 1947 avant une diffusion radio). Après avoir restauré au mieux la qualité sonore et assuré les droits auprès du fils de l’acteur, Garcia décide d’adapter cette version audio en court-métrage d’animation numérique tout en citant l’un de ses auteurs de bandes dessinées préférés, Alberto Breccia, réputé pour la densité graphique de ses noirs et blancs ; il opte donc pour un clair-obscur abrasif auquel s’ajoutent les grésillements de l’enregistrement audio qui achèvent de susciter l’inconfort chez le spectateur.
Ce premier essai conduit le réalisateur, ainsi que son producteur Stéphan Roelants, à élaborer toute une série de courts rassemblés en un long-métrage d’anthologie autour d’Edgar Poe ; les risques financiers sont ainsi limités en laissant ouverte la possibilité d’exploiter les courts-métrages individuellement en cas d’échec (d’où le fait que chaque segment du métrage final ait son propre générique d’ouverture). L’idée est de rester au plus près du texte original des différentes nouvelles en choisissant un style graphique collant au mieux à l’atmosphère du récit, avec un narrateur prestigieux lié au cinéma horrifique et fantastique. En abordant chaque histoire de façon singulière, Raul Garcia ne se contente plus de célébrer l’écrivain : il rend également hommage aux multiples références artistiques qui l’ont forgé et accompagné durant toute sa carrière.
La Chute de la maison Usher devient ainsi le deuxième récit adapté, en invoquant la peinture expressionniste (Edvard Munch, George Grosz) et les illustrations de Jiri Trnka pour mettre en scène des personnages aux traits sculptés, avec des arêtes très marquées. Pour la narration, Garcia pense instantanément à Christopher Lee, ce dernier ayant déjà fait des lectures d’Edgar Poe sur Tales of Horror, une cassette audio éditée en 1979 sur le label Listen For Pleasure. L’acteur, alors âgé de 89 ans, se montre d’abord réticent à l’idée d’être de nouveau associé au registre horrifique (lui qui a longtemps souffert de son association avec le personnage de Dracula) avant d’être convaincu par les concepts visuels du film. L’enregistrement de ses répliques a lieu dans un studio improvisé dans sa cuisine et durera deux jours.
Vient ensuite La Vérité sur le cas de M. Valdemar dont Garcia associe l’esprit cynique avec celui des bandes dessinées horrifiques publiées par EC Comics durant la première moitié des années 1950 : Tales From the Crypt, The Vault of Horror et The Haunt of Fear… le segment en reprend les cadrages amplifiés, les couleurs éclatantes, les effets d’encrage hachurés jusqu’à la texture du papier imprimé qui imprègne l’image ; le tout pour une intrigue portée par la voix de Julian Sands et un protagoniste avec les traits de Vincent Price.
Le Puits et le Pendule verse dans le registre du photoréalisme en s’appuyant sur les gravures de Francisco Goya et les architectures oppressantes des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi, avec une narration fiévreuse assurée par Guillermo Del Toro.
Enfin, Le Masque de la Mort rouge conclut le métrage avec des allures de peinture vivante qui citent Egon Schiele et Pieter Bruegel. Contrairement aux autres segments qui s’appuient sur les textes de Poe, celui-ci est entièrement muet, à l’exception d’une réplique du Prince Prospero doublé par Roger Corman (la nouvelle d’origine étant longuement descriptive, une voix-off aurait été redondante).
Les cinq films sont liés par les conversations entre Poe (joué par l’acteur de doublage Stephen Hughes) et la Mort (interprétée par Cornelia Funke, romancière jeunesse connue pour sa saga Cœur d’encre) ; ces séquences introductives sont dépeintes avec des décors en origami numérisés sur lesquels prend place l’esprit d’Edgar Poe devenu un corbeau modélisé de façon épurée, le réalisateur prenant soin d’éviter tout lissage rappelant de près ou de loin les productions 3D grand public.

Le projet final, devenu une coproduction internationale, réunit le Luxembourg qui assure l’essentiel de l’animation via le Studio 352 (branche interne de Mélusine Productions), l’Espagne et les États-Unis qui s’occupent de certaines séquences et de l’enregistrement de la bande-son tandis que la Belgique avec le studio The Big Farm se charge du compositing et du rendu. Avec sa production étalée sur neuf ans, Extraordinary Tales aura coûté 2 millions d’euros et sera projeté en France le 6 septembre 2015 au cours de l’Étrange Festival avant de connaître une sortie directe en DVD trois mois plus tard. Il remporte le Prix du Jury Jeune au Festival de la Ville de Luxembourg, le Prix du Public au Festival Anima de Bruxelles et se retrouve nominé aux Annie Awards de 2016 dans les catégories Réalisation et Storyboard. Les retours critiques sont globalement favorables concernant l’aspect graphique mais plus mitigés sur la mise en scène : en effet, si l’attachement à la poésie du verbe déployée par Edgar Poe constitue l’argument principal du film, il en devient aussi le principal point faible avec de belles images réduites à un rôle d’illustration, où l’émotion peine à surgir au-delà du texte lu. Cela est surtout vrai pour les deux premiers segments, les suivants faisant davantage preuve de réappropriation au travers d’une part de texte réduite et d’audaces formelles (les jeux de couleurs de La Vérité sur le cas de M. Valdemar, le split-screen dans Le Puits et le Pendule). La dimension véritablement cinématographique culmine avec Le Masque de la Mort rouge, segment dénué de narration qui a le défaut de conclure le film au moment où celui-ci commence à devenir intéressant. Malgré sa révérence envers l’œuvre de Poe qui l’empêche pleinement d’offrir une expérience forte dans le domaine de l’horreur en animation, Extraordinary Tales reste un film intéressant pour sa tentative de transcrire Edgar Poe au travers de l’étendue des capacités de l’animation numérique, le tout sous l’œil d’un réalisateur ne craignant pas d’expérimenter et de délivrer des propositions esthétiques singulières.

Auteur : Klaark
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Extraordinary Tales © Raul Garcia, Edgar Poe / Mélusine Productions, Melon Digital, R&R Communications Inc., The Big Farm
Fiche publiée le 15 février 2026 - Lue 125 fois