Orphée et Eurydice

Fiche technique
Nom originalOrfeusz i Eurydyka
OriginePologne
Année de production1961
ProductionSe-ma-for
Durée12 minutes
RéalisationEdward Sturlis
Assistant-réalisationTeresa Puchowska-Sturlis
ProductionMarian Sitek
Conseiller artistiqueJózef Łobaszewski
ScénariiJanusz Skoszkiewicz
TextesMarian Piechal
Direction artistiqueZofia Stanisławska-Howurkowa, Adam Kilian
Direction du sonJan Radlicz
LectureZbigniew Niewczas
Direction photographieLeszek Nartowski
MusiquesStanisław Wisłocki
Diffusions
1ère diffusion hertzienne27 décembre 1963 (RTF - « Ballades Animées »)
Synopsis

Orphée, poète et ménestrel, est terriblement triste. Sa bien-aimée la dryade Eurydice s'en est allée, la mort l'ayant enlevé le jour même de leurs noces. Cette mort est intervenue à cause d'Aristée, fils du dieu Apollon, qui harcela la nymphe, celle-ci étant alors dans sa fuite victime de la morsure mortelle d'un serpent qu'elle ne pu voir à temps, l'animal étant caché dans de hautes herbes.
Pendant que se produisait ce malheur, Orphée faisait offrande de ses pensées à une statue d'Apollon, le dieu des arts et de la poésie qui lui donna, entre autres dons, la lyre à sept cordes à laquelle il ajouta deux cordes. A l'instant de la mort d'Eurydice, le feu qu'Orphée avait allumé au pied de la statue s'éteignit puis, peu après, le poète apprit la terrible nouvelle.

Ne pouvant se résigner à cet extrême, Orphée ne sait que faire si ce n'est peut-être vagabonder à travers le monde en espérant désespérément retrouver son amour perdu. Mais son esprit étant inlassablement tourmenté par cette disparition, et comprenant qu'il est inutile de chercher sa jeune épouse dans le monde des vivants, il décide de descendre aux Enfers, le Royaume des morts. Après avoir amadoué Cerbère grâce au son de sa lyre et convaincu Charon, le batelier des Enfers, de le mener de l'autre côté du Styx, il se présente devant Hadès et Perséphone (Pluton et Proserpine chez Ovide et dans la mythologie romaine), leur contant sa désespérance de savoir son amour errant en leur royaume. Le couple, maîtres des lieux, accepte alors de lui rendre Eurydice à la condition qu'il ne se retourne pas pour revoir le visage de celle-ci tant qu'ils n'ont pas quitté tous deux le Royaume des morts. Ressentant alors la présence d'Eurydice derrière lui, Orphée remercie les dieux et s'en va suivi de sa bien-aimée. Peu après, ils prennent place dans l'embarcation de Charon qui les dépose sur la berge opposée du Styx où les attendent encore quelques lieux à traverser. Hélas, alors qu'ils ne sont plus très loin de la sortie, là où le sol s'est ouvert pour y laisser pénétrer Orphée en ces Enfers, l'amoureux inconsolable n'entend plus les pas de son épouse derrière lui alors qu'ils montent l'escalier qui les mène à la lumière du jour. Prenant peur de la perdre encore, et ne pouvant résister plus longtemps au désir de contempler le visage de son amour, Orphée se retourne, son regard se posant un instant sur celui d'Eurydice qui disparaît alors, les Enfers se refermant sur ce vide, le vide de l'absence, à tout jamais, peut-être...

Commentaires

Ce court-métrage d'animation polonais sans paroles – mais avec une voix off – et animé en stop-motion par Edward Sturlis (1927-1980), l'un des maîtres du volume, est une fidèle adaptation de la célèbre légende de la mythologie grecque d'Orphée et Eurydice aux enfers. Conté en maints écrits avec diverses variations dans les Géorgiques de Virgile puis dans les Métamorphoses d'Ovide mais aussi par Diodore de Sicile, Sénèque, Pausanias ou encore à l'origine par Euripide, Platon et Hermésianax de Colophon, ce récit fut ensuite reprit à foison par bien des artistes tels des peintres, des poètes ou des compositeurs pour des pièces musicales, des opéras ou des ballets, mais également par des metteurs en scène pour des pièces de théâtre ou pour des films au cinéma et à la télévision, ou encore par des écrivains ou auteurs de bandes dessinées ou de jeux vidéo. Toutefois, dans le domaine du cinéma d'animation, il y a eu à ce jour peu d'adaptation, et l'on peut citer en 1979 le long-métrage japonais Métamorphoses produit par Sanrio Film et en 1983 le court-métrage Le Voyage d'Orphée de Jean-Manuel Costa (1954-) réalisé en volume comme l'ouvrage d'Edward Sturlis, Jean-Manuel Costa étant l'un des grands noms français en cette discipline artistique. On citera aussi le long-métrage de La Légende de Manolo (2014) de Jorge R. Gutiérrez (avec Guillermo Del Toro comme producteur) qui s'en inspire et l'utilisation du personnage d'Orphée, Chevalier d'Argent de la Lyre dans Les Chevalier du Zodiaque / Saint Seiya.

Sur cet ouvrage produit en 1961, Edward Sturlis est assisté à la réalisation, semble-t-il pour la première fois, par son épouse Teresa Puchowska-Sturlis (ils se sont mariés en 1956). Celle-ci fera de même sur de nombreux autres films d'animation de son époux jusqu'à la mort de ce dernier en 1980. Lui-même fit ses débuts dans l'animation – après avoir été enfant acteur en URSS où il est né – comme assistant en 1947 et 1949 sur les courts-métrages Au temps du roi Krakus / Za Króla Krakusa et Monsieur Plume rêve / Pan Piórko sni de Zenon Wasilewski (1903-1966). Ce dernier est considéré comme le père de l'animation polonaise et il réalisa en 1954 Janosik, le premier long-métrage d'animation polonais (concernant Monsieur Plume rêve, ce film montre un homme qui dans son rêve prend la place de son patron, ouvrage qui ne sera pas projeté au cinéma si ce n'est à partir du 21ème siècle car ayant été accusé en 1949 de formalisme de par son esthétisme simpliste, la Pologne étant encore sous l'emprise du réalisme socialiste qui s'atténuera à partir de 1953 à la mort de Staline). Au cours de sa carrière, Edward Sturlis participa aussi à la production de la célèbre série franco-polonaise Les Aventures de Colargol (il y dirige le 38ème épisode « Le Pacific Express » et apportera sa coopération sur l'un des films de la série réunissant plusieurs épisodes de celle-ci). Il utilisera également le papier découpé en 1975-76 pour la conception d'une série d'animation québécoise produite par la société Ciné-Mundo de Pierre Valcour (avec ce dernier, avec qui il partagea une correspondance en français de 1977 à sa mort en 1980, il eut même le projet de réaliser un long-métrage d'animation mais celui-ci ne vit jamais le jour, seuls subsistent quelques dessins préparatoires).

Edward Sturlis – qui concevra près de cinquante courts-métrages avant de mourir à l'âge de 53 ans – mettait ici en scène avec maestria et une grande délicatesse tout un univers de la mythologie grecque. Nombre de ses plans s'attardaient sur les visages expressifs des personnages et il empruntait – en les adaptant à la matière qu'il utilisait – des perspectives, ainsi qu'une utilisation de l'espace et des mouvements de caméra, au cinéma en prise de vue réelle.
La représentation de l'Antiquité y était sublimée au travers des formes et des matières conçues par deux artistes issus du théâtre de marionnettes et œuvrant pour la compagnie du Teatr Lalka (à Varsovie) dirigée par Janina Kilian-Stanislawska (1898-1974), compagnie qui fit quelques tournées en France dans les années 1950-60, les deux artistes en question étant : Zofia Stanislawska-Howurkowa (1895-1960, sœur de Janina Kilian-Stanislawska) dont ce fut le dernier ouvrage avec Janot qui fabriquait des bottes pour les chiens de Lidia Hornicka (avec également la pièce Swiniopas, adaptation du « Garçon porcher » d'Andersen) et son fils Adam Kilian (1923-2016) qui lui retrouvera deux ans plus tard la Grèce antique en travaillant sur Le Roi Midas de Lucjan Dembinski. Adam Kilian, s'il fut particulièrement illustrateur, décorateur et scénographe pour le théâtre de marionnettes mais aussi d'acteurs et d'opéra, concevra également la scénographie et des personnages pour une soixantaine de courts-métrages de 1954 à 2014, ce qui est considérable dans son ensemble. Pour ce film et nombre de ses travaux, ses créations puisent certaines de leur source dans des motifs ethnographiques ou dans l'art en général, s'inspirant parfois de statues ou de totems, notamment ici pour Hadès et Perséphone, chacun de ces personnages adoptant la forme d'un poteau monumental, ce qui ne manque pas d'une originalité certaine. Concernant Aristée, il est représenté sous l'apparence d'un satyre comme il est parfois décrit et la statue d'Apollon montre le dieu avec une longue coiffe et une courte barbe, ce qui est rare mais que l'on peut tout de même voir sur certaines céramiques ou sur certains ouvrages en Égypte et en Turquie.

Une touche d'un léger érotisme et entre autres effets des couleurs lumineuses et parfois expressives apportent aux Enfers mis en scène en ce film une vision paradisiaque de la forme artistique des volumes. On remarque également des couleurs pastels utilisées pour une scène au tout début du métrage où Orphée et Eurydice partagent un instant de bonheur avant que la tragédie n'entre en scène. On soulignera également que chaque image du film repose sur une réflexion artistique tel encore l'écran-titre original faisant apparaître le titre du court-métrage écrit à la fois en polonais et en grec et de plus comme gravé dans la pierre. Cette pierre qui s'ouvre alors dans le générique d'ouverture et se referme dans le générique de fin comme pour signifier que le spectateur, lui aussi, entre aux Enfers auprès d'Orphée.
Les détails et autres éléments dans les décors sont également le fruit d'une création totalement maitrisée, chacun d'entre eux signifiant quelque chose. Pour exemple, lorsque l'on découvre les jardins où Eurydice joue avec les autres dryades, on y trouve des arbres représentant des chênes, Eurydice étant dans la mythologie grecque une nymphe des chênes. De même, en ces jardins se trouvent des plants de vigne, le raisin faisant évidemment référence à Bacchus.
On notera encore que dans la mythologie grecque, et cela est particulièrement mis en relief dans l'ouvrage d'Edward Sturlis, les relations liant les personnages sont souvent troubles. Ainsi dans l'histoire d'Orphée aux Enfers, c'est Aristée, fils d'Apollon qui provoque la mort d'Eurydice, ce même Apollon qui est le protecteur d'Orphée, ce dernier étant désigné parfois symboliquement comme le fils d'Apollon. Sturlis utilise le feu purificateur allumé par Orphée au pied de la statue d'Apollon pour intensifier cette dramaturgie, le feu s'éteignant alors qu'Eurydice se meurt. L'amour suprême est ainsi magnifié dans cette œuvre où l'on ressent le désespoir d'Orphée dont le regard se perd en apprenant qu'Eurydice est aux Enfers.

On peut considérer que cet Orphée et Eurydice d'Edward Sturlis est le 3ème volet d'un triptyque sur la mythologie grecque qu'il conçut comprenant également les courts-métrages Damon (1958) adaptant le récit sur l'amitié entre Damon et Pythias et Bellerophon (1959) sur l'exploit dudit héros ayant combattu la Chimère (film qui fut présenté au Festival de Cannes en 1960). Un peu plus tard, en 1969, Edward Sturlis reviendra encore dans la Grèce antique en mettant en scène dans le court-métrage Danae ladite mère de Persée. Edward Sturlis évoquera encore un peu l'Antiquité sur quelques autres de ses films comme Le Petit Quartet / Kwartecik en 1965 avec la présence de petites statues étrusques (édité en France en 2014 dans la collection « MinoPolska » chez Malavida) et Dowcipy Z Broda en 1973 au travers également de quelques statues.
Edward Sturlis adaptera également quelques contes comme celui sur la cupidité avec le court-métrage La Fontaine miraculeuse / Cudowne Zrodlo (1967), film d'animation ayant été distribué aux États-Unis sous le titre The Miraculous Spring ou The Well : A Parable avec pour cette version la participation de Hans Conried à la narration et Israel Berman au texte, ces deux artistes ayant fait de même sur la série hongroise Pierrot et ses amis.

Concernant la musique qui accompagne cette histoire, elle est signée par le grand compositeur, pianiste et chef d'orchestre Stanislaw Wislocki (1921-1998). En 1979, il conduira l'Orchestre symphonique de la radio polonaise pour l'enregistrement des musiques composées par Wojciech Kilar pour le film d'animation Le Roi et l'Oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert.

Ce court-métrage d'animation polonais en couleurs fut diffusé pour la première fois à la télévision française alors en noir et blanc le vendredi 27 décembre 1963, dans le cadre de la collection « Ballades Animées » diffusée sur l'unique chaîne, plus pour très longtemps, de la RTF. « Ballades Animées » proposa ainsi en sa programmation, du 24 décembre 1963 au 1er janvier 1964, de découvrir dix courts-métrages d'animation venus de Pologne (à 19h30, juste avant Bonne nuit, les petits). Chaque film d'animation était présenté par le cinéaste arménien et réalisateur pour la télévision française Arlen Papazian (1925-1984) qui donnait alors quelques éléments informatifs sur l'oeuvre et les artistes l'ayant créé (avec à la régie Jac-Charles Ansan). Une seconde édition de « Ballades Animées » fut programmée l'année suivante, à nouveau lors des vacances de Noël, du 24 décembre 1964 au 1er janvier 1965 et toujours présentée par Arlen Papazian (quelques autres « Ballades Animées » seront encore présentées par Arlen Papazian durant l'année 1965). On notera également que dix ans plus tard, sur TF1, une autre programmation nommée « Ballade Animée de Noël » proposera à nouveau de découvrir pendant les vacances d'autres courts-métrages d'animation (parmi ceux-ci, voir en fin de commentaires, Le Bonhomme de neige d'Hermina Tyrlova).

Ces premières « Ballades Animées » de 1963 furent composées des courts-métrages Ballade de la princesse Liliane, Les Deux Dorothée, La Cigogne et la grenouille, Orphée et Eurydice d'Edward Sturlis présenté en cette page, Aventures dans la forêt de Tadeusz Wilkosz, Le Roi Midas de Lucjan Dembinski, Dans les sables du désert (épisode de la série Jacques l'endormi), Grand-père et sa pipe (un autre épisode de la série Jacques l'endormi), Le Livre déchiré, et Un ballon pour ma petite sœur d'Alfred Ledwig.

Auteur : Captain Jack
Sources :
La fiche du film sur le site Internet polonais de référence FilmPolski.

Marco de Blois évoque l'aventure québécoise d'Edward Sturlis sur le site Internet de la Cinémathèque québécoise.

Les images de notre galerie sont extraites du site Internet du dépot numérique des archives nationales polonaises Repozytorium Cyfrowe Filmoteki Narodowej.
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Orfeusz i Eurydyka © Se-ma-for
Fiche publiée le 12 juin 2021 - Dernière modification le 27 juin 2021 - Lue 1292 fois